ÉNERGIE
Quitter la dépendance

BÂTIMENTS PUBLICS: comment la transition se construit concrètement

Dans le canton de Vaud, la transition énergétique du parc immobilier ne se joue pas seulement dans les grandes orientations politiques. Elle se mesure aussi à l’ampleur du terrain à transformer. À lui seul, le parc géré par la Direction générale des immeubles et du patrimoine (DGIP) compte environ un millier de bâtiments, dont près de 500 sont chauffés et environ 250 font l’objet d’un suivi énergétique rapproché.
Le principal défi  du photovoltaïque n’est pas de trouver les surfaces, mais  le bon support selon les particularités du bâtiment/de la toiture

kanpisut

Le principal défi du photovoltaïque n’est pas de trouver les surfaces, mais le bon support selon les particularités du bâtiment/de la toiture

Camille Orthlieb, directrice ingénierie et durabilité: «Un devoir d’exemplarité de l’État dans la rénovation de ses immeubles».

ARC Jean-Bernard Sieber

Camille Orthlieb, directrice ingénierie et durabilité: «Un devoir d’exemplarité de l’État dans la rénovation de ses immeubles».

Le principal défi  du photovoltaïque n’est pas de trouver les surfaces, mais  le bon support selon les particularités du bâtiment/de la toiture
Camille Orthlieb, directrice ingénierie et durabilité: «Un devoir d’exemplarité de l’État dans la rénovation de ses immeubles».

Derrière les objectifs climatiques et les principes d’exemplarité, la transition prend une forme très concrète. Celle de bâtiments tous différents, de contraintes techniques et de choix à faire au quotidien. À la DGIP, l’exemplarité n’a rien d’abstrait. Elle se traduit par des décisions très concrètes et une multitude de projets menés en parallèle. «Actuellement, nous suivons plus de 150 projets en cours de développement ou d’exécution. Un chiffre qui donne une idée de l’ampleur du chantier que nous avons engagé», souligne Camille Orthlieb, directrice ingénierie et durabilité.

Pour les architectes et les ingénieurs, chaque projet est un cas particulier. Si l’État doit montrer l’exemple, dans la réalité, cela passe par un travail patient, au cas par cas. «Nous mettons en œuvre le devoir d’exemplarité de l’État dans nos projets, sur la base des exigences de la loi cantonale sur l’énergie, de son règlement et d’une directive interne qui décline cela de façon opérationnelle», explique-t-elle.

Un travail de bénédictin, tant le parc cantonal est hétérogène. Gymnases, bâtiments administratifs, musées, prisons ou infrastructures techniques ont chacun leurs contraintes. À cela s’ajoute une multitude de petites installations, dépôts, chalets d’alpage ou équipements techniques. Autant de «petits confettis» qui rendent impossible toute approche standard. Comme le résume Camille Orthlieb, «l’exemplarité est un principe global qui ne suit pas un modèle unique, elle suppose surtout de savoir s’adapter à chaque situation».

Penser le bâtiment dans son ensemble
Sur le terrain, on ne peut plus traiter les éléments séparément. Le bâtiment est désormais pensé comme un tout. Isolation, chauffage, ventilation, production d’électricité et usages sont étroitement liés. «Quand nous intervenons sur un élément, nous avons presque toujours un effet sur l’ensemble», souligne Camille Orthlieb.

Remplacer un chauffage, par exemple, ne consiste plus à reproduire l’existant. «Nous nous demandons systématiquement s’il est possible de réduire les besoins en parallèle, notamment en améliorant l’isolation.» Cette manière de faire permet d’éviter des installations surdimensionnées et de mieux utiliser les investissements.

Elle suppose aussi de faire travailler ensemble plusieurs métiers (ingénieurs, architectes, exploitants) dans une logique beaucoup plus coordonnée. Une évolution importante dans un secteur historiquement très segmenté.

La loi du terrain
Il n’existe pas de solution unique. Chaque projet dépend de son contexte. «Le vecteur énergétique est toujours évalué en fonction du contexte local», rappelle Camille Orthlieb. Réseau de chaleur à proximité, potentiel géothermique, place disponible ou contraintes patrimoniales orientent les décisions.

Le développement du photovoltaïque illustre bien cette réalité. Sur le papier, l’idée est simple. Sur le terrain, elle l’est beaucoup moins. «Le principal défi aujourd’hui, ce n’est pas de trouver des surfaces, mais de s’assurer que les supports sont adaptés», explique-t-elle.

Avant d’installer des panneaux, il faut souvent reprendre entièrement la toiture. Et c’est là que tout s’enchaîne. «Quand nous commençons à refaire une toiture, nous mettons le doigt dans un engrenage, résume-t-elle. Isolation, étanchéité, statique de la toiture, raccordements: chaque intervention en entraîne une autre.»

Ce qui pouvait apparaître comme un projet ponctuel devient alors une opération beaucoup plus large. Une logique qui vaut pour l’ensemble des interventions énergétiques. 

Trouver le bon équilibre
À ces contraintes techniques s’ajoutent celles du patrimoine. Une grande partie du parc est ancienne, parfois classée ou en cours de référencement, ce qui peut limiter les marges d’intervention. Les stratégies d’isolation doivent trouver un compromis entre maintien de la substance et réponse aux objectifs énergétiques. Une pesée d’intérêts peut être effectuée si les cibles ne peuvent être atteintes. Sur certains sites sensibles, même le déploiement du solaire doit être adapté.

«On essaie de trouver le meilleur compromis possible en collaboration avec la Direction des monuments et des sites», explique Camille Orthlieb. Cela peut passer par des solutions plus discrètes, comme des tuiles photovoltaïques intégrées, capables de concilier exigences patrimoniales et production d’énergie.

Mais la performance énergétique, au-delà de la théorie des concepts, ne dépend pas uniquement des équipements. Elle tient aussi à la manière dont les bâtiments sont utilisés. «Le fonctionnement réel des bâtiments dépend en grande partie de leurs occupants», souligne-t-elle. Ouvrir les fenêtres au bon moment, gérer les stores, adapter les usages aux saisons: ces gestes ont un impact direct sur les consommations et le confort des utilisateurs. La transition passe donc aussi par une forme d’apprentissage collectif.
Dans certains cas, la technique vient en appui. Des systèmes automatisés permettent par exemple d’ouvrir les fenêtres difficilement accessibles la nuit lorsque l’air extérieur est plus frais, ou d’ajuster les protections solaires en fonction des conditions climatiques. Une manière de concilier confort et sobriété sans recourir systématiquement à des solutions énergivores.

Optimiser avant de transformer 
Avant même de lancer de grands travaux, une partie importante de la transition se joue aussi dans des ajustements simples, mais efficaces. «Par exemple, nous nous assurons que les installations existantes fonctionnent de manière optimale», note Camille Orthlieb. Réglages du chauffage, adaptation des horaires d’occupation, ajustement des températures… autant d’actions qui permettent de réduire rapidement les consommations énergétiques. Tous ces kilowattheures non consommés sont des kilowattheures gagnés.»

Dans un parc aussi vaste, cela suppose aussi un suivi très concret. «Comme tous les bâtiments ne sont pas encore entièrement automatisés, nous recevons encore des relevés manuels, réalisés par les concierges.» Une réalité discrète, mais essentielle, qui rappelle que la transition énergétique se joue aussi dans ces gestes du quotidien et auprès des différents intervenants dans l’exploitation du bâtiment. 

Mais ce travail d’optimisation permet surtout de mieux préparer les étapes suivantes: «En comprenant plus finement le fonctionnement réel des bâtiments, les équipes peuvent cibler les interventions les plus pertinentes et éviter des investissements inutiles. Et à mesure que les projets avancent, cette connaissance du terrain devient un atout stratégique. Elle permet de prioriser les chantiers, d’affiner les choix techniques et de gagner en efficacité dans la mise en œuvre. Chaque bâtiment devient ainsi une source d’apprentissage pour les suivants.»

Au final, la transition énergétique du parc public se construit progressivement, à travers une multitude de décisions, souvent modestes en apparence, mais cumulatives dans leurs effets. «Nous avançons pas à pas, au contact du terrain. Il faut composer avec les contraintes, mais aussi saisir toutes les opportunités lorsqu’elles se présentent», conclut Camille Orthlieb.