ÉNERGIE
Quitter la dépendance

Remplacer les énergies fossiles: une combinaison de RESSOURCES

Remplacer les énergies fossiles ne consiste pas simplement à changer de technologie. C’est tout un système énergétique qu’il faut repenser pour s’affranchir du pétrole. Dans le canton de Vaud, cette transformation repose sur une idée centrale: mobiliser les ressources renouvelables locales. Au sein de la direction de l’énergie, François Schaller décrit une transition qui ne mise pas sur une solution unique, mais sur le mix énergétique, une combinaison patiente et coordonnée de ressources, de réseaux et de planification territoriale.
François Schaller, chef  de la division Approvisionnement et planification énergétique (Direction générale  de l’environnement): «Un bouquet énergétique cohérent, adapté à la diversité du territoire.»

ARC Jean-Bernard Sieber

François Schaller, chef de la division Approvisionnement et planification énergétique (Direction générale de l’environnement): «Un bouquet énergétique cohérent, adapté à la diversité du territoire.»

Aujourd’hui, environ 10% des bâtiments vaudois sont déjà raccordés à un réseau de chauffage à distance. L’ambition est de tripler cette part.

S. Leitenberger

Aujourd’hui, environ 10% des bâtiments vaudois sont déjà raccordés à un réseau de chauffage à distance. L’ambition est de tripler cette part.

L’éolien pourrait couvrir une part importante de la consommation électrique vaudoise.

Camp’s

L’éolien pourrait couvrir une part importante de la consommation électrique vaudoise.

François Schaller, chef  de la division Approvisionnement et planification énergétique (Direction générale  de l’environnement): «Un bouquet énergétique cohérent, adapté à la diversité du territoire.»
Aujourd’hui, environ 10% des bâtiments vaudois sont déjà raccordés à un réseau de chauffage à distance. L’ambition est de tripler cette part.
L’éolien pourrait couvrir une part importante de la consommation électrique vaudoise.

Dans le canton de Vaud, la stratégie énergétique repose sur une idée simple dans son principe, mais exigeante dans sa mise en œuvre: valoriser autant que possible les ressources renouvelables et indigènes disponibles sur le territoire. «On s’occupe de la mise en valeur de l’ensemble des ressources énergétiques, en principe renouvelables et locales, donc disponibles sur le canton de Vaud», résume François Schaller, à la Direction générale de l’environnement.

Cette approche englobe un éventail large. La géothermie en fait partie, bien sûr, mais aussi le bois énergie, l’éolien, le solaire, la chaleur de l’air, celle de l’eau des lacs ou encore les rejets thermiques issus d’installations industrielles. «L’enjeu n’est pas de choisir une ressource à la place d’une autre, mais de construire un bouquet énergétique cohérent, adapté à la diversité du territoire. La transition ne consiste donc pas seulement à remplacer une énergie fossile par une énergie renouvelable. Elle suppose aussi de repenser les infrastructures, les usages et la manière de relier les ressources aux besoins. L’objectif est de pouvoir disposer de la bonne ressource au bon endroit et pour le bon usage.»

Mieux connaître le sous-sol
Dans ce paysage, la géothermie occupe une place particulière, d’autant qu’elle pourrait couvrir dans son ensemble 35% de nos besoins en chaleur d’ici à 2050. «Elle attire, parce qu’elle offre une ressource locale, continue et discrète. Mais elle repose aussi sur une part d’incertitude plus forte que d’autres énergies, et il est essentiel de continuer à acquérir des données sur notre sous-sol pour augmenter les chances de succès des futurs projets.»

C’est tout l’enjeu du crédit récemment annoncé pour améliorer la connaissance géologique du canton. Un financement de 19,9 millions de francs doit permettre de compléter les investigations déjà menées par les porteurs de projet, notamment dans les zones qui n’ont pas encore été suffisamment sondées. «L’idée est de mieux documenter le sous-sol et d’être plus performant dans les investigations qui sont faites au niveau des forages pour valoriser cette géothermie», explique François Schaller.

Cette connaissance repose notamment sur les campagnes sismiques réalisées ces dernières années. Des lignes ont été déployées autour de Lausanne, Morges ou Yverdon. Le principe consiste à utiliser des camions vibreurs et un très grand nombre de récepteurs pour obtenir, par écho, une image tridimensionnelle du sous-sol. «Nous arrivons ainsi à dessiner une cartographie du sous-sol en trois dimensions, résume François Schaller. Ce travail est décisif, et même si les premiers forages n’ont pas toujours fourni les résultats espérés, ils nous ont permis d’acquérir des données publiques d’une grande valeur pour la suite.»

Tripler le chauffage à distance 
La particularité de la géothermie profonde est de produire beaucoup d’énergie en un point donné. «C’est beaucoup d’énergie qui sort d’un puits, du moins beaucoup trop pour chauffer un seul bâtiment. Il faut donc la valoriser plus largement», résume François Schaller. 
Ainsi, la chaleur disponible dans le sous-sol, comme celle issue de l’eau d’un lac ou des rejets industriels, n’est efficace que si elle est distribuée à large échelle: «On ne parle donc pas simplement de production, mais bien de systèmes énergétiques complets, dans lesquels ressource, infrastructure et usages doivent être pensés ensemble.»

Le développement des réseaux thermiques apparaît dès lors comme l’un des grands chantiers de la transition énergétique vaudoise. Aujourd’hui, environ 10 % des bâtiments sont déjà chauffés au moyen d’un chauffage à distance. «L’ambition est de tripler cette part pour atteindre environ 30%», indique François Schaller. Cette logique s’applique particulièrement bien aux zones urbaines et denses, là où la concentration des besoins rend ces infrastructures pertinentes. «À l’inverse, dans les villages dispersés ou les quartiers peu denses, le chauffage à distance devient beaucoup plus difficile à justifier. Le coût des conduites, des fouilles et du déploiement du réseau ne serait alors pas rentabilisé par le nombre de bâtiments desservis.»

L’eau du lac, le bois et les rejets de chaleur
Parmi les ressources déjà mobilisées ou en cours de développement, la chaleur de l’eau du lac occupe une place importante. Des projets existent déjà à Lausanne, à Morges, à La Tour-de-Peilz, ou encore dans le cadre du réseau qui alimente l’UNIL et l’EPFL à partir d’une prise d’eau commune. D’autres pourraient encore voir le jour le long du Léman. Mais cette ressource reste liée à sa géographie. «L’énergie du lac permet d’alimenter les secteurs proches du rivage, mais pas l’ensemble du territoire. 

Plus on s’éloigne de la rive, plus d’autres ressources doivent prendre le relais.»

La même logique vaut pour le bois énergie. Celui-ci provient d’abord de la forêt, lorsque certaines parties du bois exploité ne peuvent pas être valorisées comme matériau de construction. «Il provient aussi des sous-produits des scieries et menuiseries, ou encore du bois usagé en fin de vie. Mais, encore une fois, il est impératif d’utiliser chaque ressource au bon endroit. Le bois énergie devrait idéalement être valorisé là où les autres ressources situationnelles sont absentes. La récupération des rejets de chaleur produite par certaines activités tierces existe déjà. À Lausanne, par exemple, la chaleur issue de l’usine d’incinération des déchets Tridel alimente déjà l’équivalent d’environ 25’000 ménages (soit entre 50’000 et 60’000 personnes). Dans le Chablais, le réseau développé autour de l’usine Satom est encore en phase d’extension, avec l’ambition de desservir progressivement plusieurs communes. «La même réflexion s’applique désormais aussi aux data centers, gros consommateurs d’électricité, mais aussi producteurs de chaleur potentiellement récupérable», note François Schaller.

Ne pas additionner les ressources au hasard
L’une des idées fortes est qu’il ne suffit pas de développer les énergies renouvelables; encore faut-il les utiliser au bon endroit et dans le bon ordre. Une étude cantonale, intitulée Perspective chaleur, a montré que le canton de Vaud pouvait, en théorie, se passer des énergies fossiles pour couvrir ses besoins de chaleur. «Mais à deux conditions. Premièrement, réduire les besoins grâce à la rénovation du parc bâti. Deuxièmement, valoriser de manière coordonnée l’ensemble des potentiels disponibles en énergie renouvelable. Cela implique une priorisation des ressources. Dans les zones où il y a la géothermie, par exemple, il faut valoriser cette ressource en priorité et recourir au bois en complément. La logique est la même pour l’eau du lac ou les rejets thermiques. Les ressources doivent être utilisées en premier là où elles sont disponibles. Celles plus facilement transportables, comme le bois, ou le biogaz, doivent intervenir en complément là où les autres ne peuvent pas être mobilisées.»

Cette idée de priorisation figure désormais dans la nouvelle loi sur l’énergie. Elle marque une évolution importante: «Il ne s’agit plus simplement d’encourager des solutions renouvelables, mais de les organiser dans une logique de système.»

Consommer et dépenser local
Le développement des réseaux thermiques représente des investissements considérables. À l’échelle cantonale, on évoque une fourchette de l’ordre de 1,5 à 2 milliards pour les seuls réseaux thermiques. «Le chiffre impressionne, mais il doit être mis en perspective, temporise François Schaller. D’abord parce que ces investissements sont répartis dans le temps et entre de nombreux acteurs. Ensuite, il ne faut pas oublier ce que les Vaudois dépensent chaque année pour acheter de l’énergie fossile importée. Cet argent quitte le territoire. À l’inverse, une transition fondée sur des infrastructures locales qui permettrait de réinjecter davantage de valeur dans l’économie régionale.»

Comme le résume François Schaller, «Le Canton ne réalise pas lui-même les projets, mais il développe les stratégies, planifie, soutient, coordonne et met en place les conditions pour que cette transformation puisse se faire le mieux possible. Nous misons sur une transition méthodique, progressive, très concrète aussi, qui engage à la fois des choix techniques, des investissements et une nouvelle manière de penser le territoire énergétique vaudois.»

Entre hydraulique, solaire et éolien
Sur le versant électrique, le Canton pourrait s’appuyer sur trois principaux piliers. L’hydraulique reste une base importante, mais le solaire représente lui aussi un potentiel considérable, et l’éolien pourrait couvrir une part importante de la consommation électrique vaudoise, pour autant que les projets prévus soient menés à bien. Selon la saison, ces trois piliers ne se valent pas. Le solaire produit surtout en été. L’éolien, au contraire, est précieux parce qu’il produit davantage en hiver, précisément au moment où les besoins augmentent avec les pompes à chaleur. «Le canton de Vaud dispose d’un potentiel éolien important. Dix-neuf parcs ont été identifiés dans le plan directeur cantonal. À terme, l’objectif n’est pas forcément de tous les réaliser, mais d’en mener à bien environ les trois quarts. Si cela devait se concrétiser, la production correspondante atteindrait environ 750 gigawatts-heures.»

Mais cette filière est aussi l’une des plus sensibles au vu de l’équilibre délicat à trouver entre les différents intérêts en jeu, notamment en termes d’impacts sur la faune et le paysage, par exemple. Deux parcs sont aujourd’hui réalisés, sinon sur le point de l’être, à Sainte-Croix et «Sur Grati», dans la région de Vallorbe. «Nous espérons que ces réalisations permettront de mesurer concrètement la plus-value de l’éolien», observe François Schaller.