ÉNERGIE
Quitter la dépendance

RÉNOVER sans effacer: la transition énergétique à l’épreuve du patrimoine

Dans le canton de Vaud, la transition énergétique ne concerne pas uniquement les bâtiments récents ou standardisés. Elle se confronte aussi à une réalité plus complexe, celle du patrimoine bâti. Centres historiques, villages, quartiers anciens: une part importante du territoire est constituée de bâtiments à forte valeur culturelle, mais aussi porteurs de contraintes spécifiques.
Alberto Corbella, conservateur cantonal des monuments et des sites: «L’isolation massive, le remplacement systématique, la simplification des façades mènent à une banalisation progressive du paysage bâti.»

ARC Jean-Bernard Sieber

Alberto Corbella, conservateur cantonal des monuments et des sites: «L’isolation massive, le remplacement systématique, la simplification des façades mènent à une banalisation progressive du paysage bâti.»

Sur les quelque 220’000 constructions recensées dans le canton, près de 70’000 ont fait l’objet d’un recensement architectural. Parmi elles, environ 6500 sont protégées au niveau cantonal. «Ces bâtiments représentent l’identité vaudoise», rappelle Alberto Corbella, conservateur cantonal des monuments et des sites à la Direction générale des immeubles et du patrimoine (DGIP). Leur transformation ne peut donc pas être abordée comme celle d’un bâtiment ordinaire. La pression est pourtant bien réelle. D’un côté, la nécessité de densifier les centres urbains. De l’autre, l’urgence climatique. «On est face à une double exigence. Continuer à construire la ville sur elle-même, tout en réduisant son impact énergétique. Une équation délicate, qui impose de travailler avec précision, et surtout avec une bonne connaissance du bâti existant.» La première étape consiste à changer de regard. Avant de transformer, il faut comprendre. «Avant même de dessiner un projet, il faudrait lire le bâtiment», insiste Alberto Corbella. Lire son histoire, ses matériaux, sa logique constructive. Car un bâtiment ancien ne fonctionne pas comme une construction contemporaine. Il respire, échange de l’humidité, évolue dans le temps. Une intervention mal adaptée peut produire des effets inverses à ceux recherchés. «On croit faire du bien, mais on fait du mal. Dans ce contexte, la rénovation énergétique devient un exercice d’équilibre. Il ne s’agit pas seulement d’atteindre des performances, mais de le faire sans altérer ce qui fait la qualité du bâtiment.»

Sortir des solutions toutes faites
Face aux exigences énergétiques, les solutions standardisées peuvent sembler séduisantes. Isolation massive, remplacement systématique, simplification des façades. Mais cette approche montre rapidement ses limites. «La solution la plus simple, c’est souvent de tout uniformiser. Mais c’est aussi la plus risquée, explique Alberto Corbella. À terme, elle conduit à une banalisation progressive du paysage bâti.»

L’enjeu est donc de travailler autrement. Préserver les éléments qui donnent au bâtiment son caractère – reliefs, matériaux, proportions – tout en améliorant ses performances. «Toujours, il faut respecter l’image du bâtiment, ses jeux d’ombre, sa matière.»

Contrairement à certaines idées reçues, la rénovation énergétique ne se résume pas à une intervention unique et globale. Elle se construit souvent dans le temps. «Il faut pouvoir avancer étape par étape», explique Alberto Corbella. Commencer par les éléments les plus évidents (toiture, planchers, fenêtres), puis intervenir progressivement sur les façades, le vecteur de production de chaleur et les systèmes techniques.

Respecter le passé grâce à la technologie d’aujourd’hui
Ensuite, le choix des matériaux est central. Les bâtiments anciens reposent sur des principes simples et efficaces: pierre, bois, chaux. «Si l’on comprend ces matériaux, on comprend déjà une grande partie du bâtiment», explique Alberto Corbella. Aujourd’hui, les innovations permettent de prolonger ces logiques sans avoir à remplacer les matériaux à l’identique. «On travaille avec le passé, mais avec la technologie d’aujourd’hui. Par exemple, les enduits isolants à base de chaux, les matériaux biosourcés, les solutions perspirantes sont autant d’options qui respectent le fonctionnement du bâti ancien. Dans certains cas, des solutions plus intégrées, comme des tuiles photovoltaïques, peuvent également être envisagées afin de préserver l’expression architecturale du bâtiment.»
Enfin, dans chaque projet, la question du compromis reste centrale. Entre performance énergétique et préservation architecturale, entre coût et qualité, entre court et long terme. «Le compromis, c’est une forme d’intelligence collective, se réjouit Alberto Corbella. Car derrière les choix techniques se trouvent aussi des logiques économiques. La tentation du moindre coût est omniprésente. Mais elle peut conduire à des décisions peu durables. Et qui finissent par coûter plus cher…»

La beauté fait partie de l’équation
Au-delà des aspects techniques, la rénovation du patrimoine renvoie à une vision plus large de la ville. «Il faut construire avec la ville, pas à la place de la ville», insiste Alberto Corbella. Cela implique de préserver les continuités, les espaces ouverts, les identités locales. Le patrimoine n’est pas seulement un héritage. Il constitue aussi un cadre de vie. Dans ce sens, la rénovation énergétique du patrimoine est plus lente, plus complexe, parfois plus coûteuse. Mais elle ouvre aussi la voie à une transition plus qualitative. Elle repose sur une meilleure compréhension du bâti, sur des choix plus fins, et sur une capacité à adapter les solutions à chaque situation. Il ne faut jamais oublier que la beauté fait aussi partie de l’équation», rappelle Alberto Corbella.